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juil
21
2011

Interview de François Faverais – La Contrabanda

Suite à notre article sur La Contrabanda, nous avons rencontré le leader du groupe, François Faverais, pour une interview.

Ce groupe de salsa français continue son ascension avec un deuxième album d’excellente qualité : « ¡ Y Ahora Que ! », caractérisé par des arrangements modernes qui rappellent le style de Sergio George. Le single « Espacio Y Tiempo » a déjà été visionné plus de 120.000 fois sur Youtube !

 

Interview :

Speedy : Quand et comment as-tu découvert la salsa, dans notre pays où cette musique n’est pourtant pas la plus populaire ?

François : Comme je suis trompettiste, on m’appelait souvent pour jouer dans des groupes de salsa. Je ne connaissais pas ce répertoire, j’y allais et ça me plaisait car c’est un répertoire plaisant à jouer. J’avais acheté des albums de Ray Barretto à l’époque, mais je n’aimais pas vraiment. Un jour, comme pas mal de français, j’ai écouté du Yuri Buenaventura et j’ai trouvé ça génial ! Pour être plus spécifique, c’est de la salsa en mode mineur, un peu triste, alors que Ray Barretto, du moins les 2 ou 3 albums que je possédais, c’est la joie, le mode majeur et ça ne me plaisait pas parce que ça ne me parlait pas. La musique de Yuri, c’est de la salsa que j’aime, qui me convient. J’ai usé cet album, j’en ai même relevé toutes les parties de trompette pour les travailler. Ensuite, je me suis vraiment intéressé à la salsa portoricaine, comme Victor Manuelle, Marc Anthony, ça me parlait.

Speedy : Dans quelles circonstances as-tu connu et rejoint le groupe La Contrabanda ?

François : Le groupe s’appelait à l’époque « Oye El Grito » (Ecoute Le Cri). Je connaissais le trompettiste qui jouait dedans. Il m’a appelé et il m’a dit que le groupe souhaitait trouver un deuxième trompettiste et une personne pour écrire les arrangements. C’est ainsi que je suis arrivé dans le groupe. Il y avait des saxophones, un trombone, mais tout cela ne me plaisait pas. J’ai alors posé une condition : je voulais bien venir dans le groupe mais je voulais une meilleure section de cuivres. On a ainsi mis des trompettes, deux trombones et on a enlevé les saxophones. Au début, j’ai juste commencé à réécrire les arrangements, les reprises que le groupe faisait déjà de salsa cubaines, portoricaines ou colombiennes. Puis Joachim, le chanteur de l’époque, avait vraiment le désir de faire des reprises de chansons françaises. C’est là que nous avons fait la version salsa de « Chanson Pour l’Auvergnat », qui a pas mal marché. On l’a enregistrée en single et elle est passée sur Latina. Nous nous sommes dits alors que nous allions continuer. Nous avons enregistré « Comme Ils Disent » de Charles Aznavour. Cette chanson me tenait à cœur car elle évoque le sujet de l’homosexualité et nous trouvions cela génial de parler de ce sujet dans une musique qui est profondément macho. D’ailleurs, quand nous l’avons fait écouter à Cali, en Colombie, heureusement que les colombiens ne comprenaient pas tout parce qu’elle est en français. Quand nous leur avons expliqué, ils nous ont regardé un peu bizarrement. Il faut dire que nous devons être sûrement les premiers à aborder ce sujet la en salsa. J’aime ce côté un peu provocateur.

Puis ensuite, nous avons repris la chanson « Let’s Go Crazy » de Prince, car nous sommes presque tous de grands fans de Prince, c’était donc comme une évidence pour nous.

C’était intéressant de faire des reprises, mais ce qui le serait encore plus pour le groupe, et qui le ferait vraiment vivre, c’était de faire nos propres compositions. Alors j’ai commencé à en écrire. La première était pour ma fille, qui n’était pas encore née d’ailleurs. Je l’ai écrite lorsqu’elle était encore dans le ventre de sa mère et nous l’avons enregistrée lorsqu’elle est née. Je n’avais jamais écrit un thème de ma vie, il s’agissait de ma première composition, de mon premier arrangement, et cela devait être parfait. Ensuite, on m’a dit que cela ressemblait un peu à du Marc Anthony, j’étais plutôt content !

Puis une composition en amène une autre. Aujourd’hui dans le groupe, Ricardo s’occupe surtout des paroles. C’était l’un des premiers rappeurs en France (il était membre du groupe Nec + Ultra, des pionniers du rap Français). Petit à petit, il a commencé à se révéler. Nous avons ainsi commencé à collaborer ensemble. Au début ce n’était pas facile, car Ricardo est beaucoup plus « lunaire » alors que moi, j’ai tendance à être plus terre à terre, mais nous avons trouvé et mis en place un système de travail qui fonctionne bien. Ricardo étant d’origine franco-espagnole, il maîtrise très bien l’espagnol et apporte à ses textes une dimension poétique bien française. Ses textes sont d’une grande qualité littéraire, à moi d’essayer de les sublimer en musique.

Speedy : Ton style musical est clairement orienté vers la modernité, avec des rythmes variés et fusionnés. Quelles ont été tes références et les influences sur lesquelles tu t’es appuyé ?

François : Comme il n’y a pas de latins dans le groupe, et que nous n’avons pas grandi en Amérique Latine ou à Miami, nous sommes influencés par ce que nous écoutions étant petits. Pour ma part, j’ai été élevé au son de Brassens. Ensuite, je me suis tourné vers la musique classique, je suis un grand fan de Beethoven. Puis j’ai connu les Beatles, à 15 ans. C’est là l’essence de mes compositions. Après, Ricardo, lorsqu’il compose, apporte beaucoup de rap et de RnB. Les autres musiciens apportent aussi leurs styles et influences. Par exemple, le pianiste est très jazz et le bassiste un peu plus RnB.

Lorsque je compose au piano, je ne me dis pas que je vais écrire une salsa mais que je vais écrire une chanson. Ensuite, j’en fais une salsa. Par exemple, dernièrement pour une émission télé, nous avons réenregistré des morceaux de nos premier et deuxième albums en RnB, pop, avec une guitare et ça marche très bien. C’est cela qui nous différencie vraiment des autres groupes, car les groupes latins écrivent une musique salsa.

En termes de salsa, je suis influencé par Mac Anthony, DLG, Victor Manuelle pour les arrangements et Sergio George, c’est incontournable. Même Kevin Ceballo, ce n’est pas parce qu’il est dans l’album, il est réellement mon idole ! Même Ricky Luis : N’Klabe m’a beaucoup influencé, c’est un groupe de jeunes, c’est ce que j’aime.

Speedy : Tu as été bien accueilli en Amérique Latine et plus particulièrement en Colombie. Quel est, selon toi, les différences entre les marchés français et sud-américains en termes de public et de goûts musicaux ?

François : En France le marché latin, même si ça arrive à remplir des festivals, c’est hyper marginal. En France, par exemple, lorsque certains programmateurs écoutent notre musique, ils trouvent cela génial, mais quand ils apprennent que nous sommes français, ils nous boycottent. C’est le même exemple avec Yuri Buenaventura qui est plus connu chez nous qu’en Colombie. Notre groupe a mis toutes ses forces pour jouer en Colombie. Ils nous ont reçus les bras ouverts. Ils étaient un peu méfiants au début, mais une fois qu’ils nous ont écoutés, c’était gagné. Ils ne se sont pas dits « c’est un groupe français, on ne l’écoute pas ». Alors qu’en France, c’est plutôt « OK, on vous écoute, c’est bien, mais…vous êtes quand même français ». Heureusement que nous avons eu quand même du soutien comme de la part de Mario, de Radio Latina, qui nous met régulièrement sur des compilations. Cela fait du bien car les soutiens en France, nous les comptons sur les doigts de la main gauche de Djando Reinhardt !! Alors qu’ailleurs, ils semblent être plus généreux…

Aujourd’hui, la salsa se mondialise, tous les pays en écoutent. De plus, la salsa a cette chance là qu’on arrive à la mixer avec d’autres styles, cela a été fait par exemple avec du celtique ou encore avec de la musique africaine. Il n’y a pas que trois régions, New York, Porto Rico et Colombie.

Speedy : Pour revenir à Kevin Ceballo, ton dernier tube « Espacio Y Tiempo » a été enregistré en collaboration avec lui. Pourrais-tu nous expliquer les circonstances de votre rencontre et les liens que tu as avec lui ?

François : Quand nous avons enregistré l’album en France, nous cherchions un ingénieur du son, et nous n’en trouvions pas. J’adorais le son du dernier album de Kevin Ceballo. Un ami m’avait dit que la salsa aux Etats-Unis se faisait de façon assez artisanale. Il m’a poussé à appeler celui qui avait fait le son de cet album. J’ai pu le contacter et c’est ainsi que nous sommes partis à Miami, dans son studio. C’était dans une petite maison de banlieue avec un studio de 20m2 où Luis Enrique est passé, ainsi que Kevin Ceballo, N’Klabe, Elvis Crespo… Nous y avons également croisé des musiciens de Grupo Niche.

L’ingénieur du son Immanuel Ramirez était très chaleureux. Comme je savais qu’il était ami avec Kevin Ceballo, je lui ai dit que c’était mon idole. D’ailleurs, j’avais écrit « Espacio y Tiempo » en pensant à lui, elle était faite pour sa voix. Nous l’avons alors rencontré à Miami. Il était un peu froid de premier abord, car il ne savait pas qui nous étions. Puis il a écouté notre morceau, qui était fait pour un duo et qui à la base était chanté par Ricardo et Greg. La chanson lui a plu et je lui ai alors proposé de l’enregistrer ensemble. Cela a été une des plus grosses claques de ma vie : il a assimilé la chanson en 10 minutes, il y a mis sa patte et j’ai fini par diriger en studio mon idole, sur une de mes chansons. C’est ce genre d’expérience qui nous fait tenir et qui nous donne de l’énergie pour continuer ! La séance a duré à peine une heure, et nous sommes repartis avec des étoiles dans les yeux. C’est un des meilleurs moments musicaux de ma vie.

Speedy : Les styles de salsa ont évolué dans le temps, de la salsa dura des années 70 à la salsa romantica des années 90, puis aux fusions plus récentes de type salsaton. Il y a aussi un certain retour à la salsa dura avec des groupes comme « La Excelencia » ou « La 33 ». Comment vois-tu l’avenir de la salsa et quelles seront selon toi les prochaines évolutions ?

François : Je pense qu’il ne faut pas négliger le reggaeton. J’étais très sceptique au début, cela m’intéressait mais j’en écoutais pas. Puis j’ai assisté au concert de Daddy Yankee et j’ai été impressionné. Les artistes de reggaeton qui m’intéressent  ne sont pas forcément ceux que l’on écoute en France mais plutôt des gens comme Vico C, Voltio ou bien Yomo. Le problème c’est qu’il y a un côté opportuniste où l’on veut mettre du salsaton ou du reggaeton dans beaucoup de choses pour que ça marche. Il faut le penser à la base, comme par exemple lorsque nous avons écrit le morceau « Dolores ». Nous avons écrit un salsaton dès la base. L’avenir est là. J’ai eu des débats en France avec des salseros qui ne reconnaissent pas le reggaeton comme une musique à assimiler, à mélanger à la salsa.

Je pense que l’avenir de la salsa sera dans les fusions. La salsa évolue, on la mélange au RnB, à la pop. De même, les groupes « revival » qui reviennent avec la salsa dura, ça marchera aussi. La fusion n’est pas forcément facile à écouter. Je comprends que les gens aiment écouter de la salsa traditionnelle, ça rassure l’oreille, mais ce n’est pas l’avenir.

Je me souviens que Yuri avait fait un duo avec Faudel, « Salsa Rai », c’était excellent ! C’est ça l’avenir. De mon côté, je pense à de la salsa mélangée avec du reggae, car les harmonies ne sont pas loin de la salsa, il y a des grooves de basse qui marchent très bien ensemble. Même les chœurs sont magnifiques dans le reggae et c’est important en salsa. Ce ne serait pas mal, c’est à explorer.

Speedy : Pourrais-tu nous parler de tes projets (tournées, albums…) sur les semaines et mois à venir ?

François : Notre projet immédiat est la sortie du clip de « Nadie Es Profeta En Su Tierra ». C’est un projet difficile pour nous, qui nous a valu pas mal de péripéties et qui nous a montré que nous étions un groupe très soudé. Il y a un message derrière ce morceau qui nous tient à cœur, c’est notre histoire : pourquoi nous avons été accueillis les bras ouverts là-bas (en Colombie), avec beaucoup d’amour, alors qu’en France, nous devons lutter, prouver sans cesse, c’est fatigant.

Aussi, nous avons enfin trouvé un tourneur pour programmer nos dates de tournée.

Chaque année, nous essayons de monter un gros projet. Une année, nous avons tourné dans l’émission de Manu Katché, une autre, nous sommes partis en Colombie (à la Feria de Cali), mais cette année, nous ne savons pas encore. Etant donné que nous avons tout produit, l’album, le clip et les collaborations, nous attendons de nous refinancer un peu pour pouvoir repartir en Colombie. Nous allons aussi essayer de monter un concert à Miami avec Kevin Ceballo et Ricky Luis. Nous avions essayé de le monter en France, mais cela n’a pas marché.

La priorité aujourd’hui est la promotion de l’album. Ce que nous pourrions faire dans un prochain album, si nous arrivons à avoir des subventions et des personnes qui nous aident, c’est de reprendre des morceaux du premier album que nous réarrangerions de façon plus moderne et plus proche de ce que nous avions dans la tête à l’époque, mais que nous n’avions pas pu faire faute d’expérience, de temps et de moyens. En ça, le dernier album nous ressemble davantage. Nous y mettrions aussi de nouvelles chansons, avec du reggaeton, à notre sauce bien sûr. La salsa est universelle et c’est réducteur de garder un seul type de musique « salsa », il faut l’amener vers une autre voie, tout en restant proche de la salsa.

Téléchargement de l’album « Y Ahora Qué » sur iTunes

Site officiel de La Contrabanda

2 commentaires

  1. olivier a dit :

    De la très grande interview…..

  2. jm a dit :

    Cette interview est très réussie ; c’est une excellente idée d’avoir repris ces chansons française sur un air de salsa. Ce groupe mérite d’être plus connu et cet entretien peut y contribuer .
    Je suppose de ces interview représentent une somme de travail non négligeable
    et je vous renouvelle mes félicitations

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