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oct
02
2011

Magnitude 7.3 : l’histoire haïtienne de Tinan Leroy

Sous ce titre Magnitude 7.3, il est difficile de ne pas penser immédiatement au séisme qui a touché Haïti en janvier 2010. Dans ce premier livre qui sortira le 6 octobre prochain, Tinan Leroy, connu dans le milieu parisien de la salsa, raconte de façon autobiographique comment sa vie a été bouleversée à cause de son déracinement de son pays natal : Haïti.

Nous avons rencontré Tinan avant la sortie de son livre pour une interview.

L’histoire : Tinan a quatre ans et demi lorsqu’il découvre le sol français. Il vient d’être adopté. Dix-huit ans plus tard, il part pour Haïti rencontrer sa famille. À la joie immense de retrouver sa mère et toute sa parentèle s’ajoute la découverte d’un pays, d’une culture et d’une langue qu’il tente de se réapproprier. Mais comment vivre en étant de deux mondes ? Comment admettre que si l’amour des siens en France lui semble corrompu, en Haïti il apparaît souvent dénaturé par l’égoïsme ou l’intérêt ?

Tinan Leroy a écrit ce livre alors qu’il a retrouvé les siens il y a presque dix ans de cela. Ces retrouvailles et les questions qu’elles ont suscité ont totalement transformé sa vie. Tinan est aujourd’hui danseur et professeur de salsa, chorégraphe et saxophoniste dans un groupe de soul-jazz, le Radek Azul Band.

 

Interview :

Muñeca Linda : Tinan, il semblerait que l’écriture soit une nouvelle vocation pour toi. Est-ce tu as toujours aimé écrire ou ce livre est-il une révélation ?

Tinan : C’est assez curieux car j’ai fait beaucoup de métiers différents dans ma vie et je n’ai jamais pensé à l’écriture. D’ailleurs, je n’ai pas du tout un profil littéraire, j’ai suivi des études scientifiques. J’aimais bien le français à l’école, la grammaire, l’orthographe, la conjugaison, mais la littérature ne m’a jamais attiré. Quand j’étais au collège ou au lycée, c’était très difficile de me faire lire un livre, c’était une vraie punition. Je préférais les matières scientifiques. C’est mon vécu particulier qui m’a amené à écrire, on peut dire que c’est « par accident ».

Muñeca Linda : Comme tu as dit, tu as toujours été plus proche des matières scientifiques que littéraires, tu as même été professeur de physique-chimie. Avec ce qui t’est arrivé dans ta vie, tu as voulu changer complètement de métier, car tu enseignes aujourd’hui la salsa et tu joues dans un groupe de soul-jazz. Comment expliques-tu ce déclic ?

Tinan : Ce livre s’inscrit dans une logique de transformation. J’étais dans un domaine scientifique, j’avais un métier « classique », celui d’être enseignant, c’était une sécurité. J’ai eu envie de changer tout ça, de me lancer dans quelque chose d’artistique, je ne savais pas exactement où j’allais mais je voulais toucher le monde de la création. J’avais vraiment besoin de ça.

Muñeca Linda : T’ennuyais-tu dans ce que tu faisais ? Tu voulais faire quelque chose qui te ressemble davantage ?

Tinan : Oui, il y a un peu de tout ça. J’aimais être dans l’enseignement mais je n’aimais pas l’Education Nationale ni les systèmes un peu fermés qui vous imposent des manières de penser, et j’avais déjà l’idée de quitter l’Education Nationale de toute façon. J’avais aussi tout un tas de questionnements intérieurs qui étaient de plus en plus présents pour lesquels j’avais besoin de trouver des réponses, et je me suis rendu compte que je n’allais pas trouver ces réponses dans la voie où j’étais. C’est la raison pour laquelle j’ai décidé de me lancer dans une voie artistique.

Muñeca Linda : On dirait que ce chamboulement est arrivé assez tard, quand tu avais 20 ans. Est-ce qu’à l’adolescence déjà tu avais tous ces questionnements, période où la plupart des jeunes se rebellent et se posent beaucoup de questions ?

Tinan : Déjà avant, je m’interrogeais sur mes origines, mon identité, mes racines. Toutes ces questions se sont posées progressivement pendant mon adolescence, c’est devenu très présent lorsque j’étais au lycée, et c’était presque insupportable vers 20-21 ans. A ce moment-là, il fallait que j’aille chercher ces réponses.

Muñeca Linda : Puis est arrivé ton premier voyage « chez toi » ?

Tinan : Oui, mon premier voyage à Haïti s’est fait en 2002, j’allais avoir 22 ans, c’est-à-dire 18 ans après mon adoption. Ce fut un retour aux origines, un retour aux sources, et finalement une découverte car je n’avais pas de souvenir précis d’Haïti.

Muñeca Linda : Tu avais fait le voyage seul ?

Tinan : Oui , je suis parti seul. Pour moi, il était hors de question que je me fasse accompagner. C’était mon chemin de vie que je devais accomplir seul.

Muñeca Linda : Et qui était la première personne que tu as rencontré à ton arrivée ?

Tinan : C’était mon grand frère, d’un an mon ainé. Je l’ai tout de suite reconnu, même si je ne l’avais jamais vu, car il me ressemble. Nous sommes très vite devenus complices. Mon grand frère est un homme extraordinaire, intelligent, à l’écoute, protecteur, il est tout simplement génial !

Muñeca Linda : Et est-ce que ton grand frère avait des souvenirs de toi, puisqu’il avait un an de plus que toi lorsque tu as quitté Haïti, donc il devait avoir environ 6 ans ?

Tinan : Il a pas mal de souvenirs de cette période-là. A vrai dire, j’en ai aussi mais je ne suis pas sûr de leur authenticité, car j’ai vécu tellement de choses et on m’a raconté tellement de choses depuis. Les souvenirs ne sont qu’une reconstitution du cerveau, on ne peut jamais être sûr de ce qu’on a mis dedans. Mon grand frère semble avoir des souvenirs, et tout le reste de la famille aussi, ma mère que j’ai retrouvé, mes cousins et mes cousines aussi se rappelaient de moi.

Muñeca Linda : Je suppose que lors de ce premier voyage, tu as dû être très excité et tu as dû trouver que tout était beau. Et plus le temps passe, est-ce que tu n’es pas un peu déçu finalement par rapport à tout ce que tu avais pu imaginer ?

Tinan : Effectivement, c’est ce qu’on découvre au fil des chapitres du livre. Au début, on a tendance à idéaliser une situation. J’ai quand même eu la chance de vivre des retrouvailles qui se sont bien passées, ce qui n’est pas toujours évident avec une histoire compliquée. Il est vrai que nous avons toujours tendance à voir trop les choses en rose. Le retour sur terre a été un peu plus difficile au cours des voyages suivants. Petit à petit, j’ai découvert des choses moins drôles, difficiles à voir la première fois.

Muñeca Linda : En partant pour Haïti, n’as-tu pas eu un peu d’appréhension par rapport à ton retour en France, car tu savais que cette visite allait forcément chambouler ta vie, et également celle de tes proches qui sont en France ? Comment t’es-tu senti en revenant ? As-tu souhaité tout de suite en discuter avec tes proches ?

Tinan : En y allant, je me suis forcé à ne pas trop chercher à imaginer ce qui allait se passer. Je savais que cela allait être un chamboulement mais je me suis dit que je verrai bien sur place comment ça se passe. J’avais quand même assuré mes arrières, et je savais que si cela se passait mal, j’avais toujours la possibilité de prendre un billet d’avion pour rentrer plus tôt. Au moins, je n’aurai eu aucun regret car de toute façon, il fallait que j’y aille. Du coup, je ne me suis pas posé plus de questions que cela à l’aller.

Au retour, je n’étais pas vraiment impatient de raconter ce qui s’était passé à mes proches car ces retrouvailles étaient avant tout quelque chose de personnel. Même l’idée de raconter tout ça à travers un livre ne s’est pas imposée tout de suite. Au départ, c’était juste un récit de voyage dans lequel j’écrivais tous les soirs lors de mon premier voyage et qui était simplement destiné à me souvenir dans quelques années de cette expérience. Il n’était pas du tout destiné ni à mes proches ni à d’autres personnes.

Muñeca Linda : J’ai lu la critique du « Livre Hebdo », que je trouve d’ailleurs très bien. Elle dit que les personnages sont intéressants et pleins de courage. Je pense en effet que cette démarche est un acte courageux qui peut, espérons-le, aider les personnes qui ont été adoptées en même temps que toi il y a 18 ans à se reconnaitre.

Tinan : Oui, j’ai écrit ce livre dans cette optique-là, pour essayer de retrouver ces personnes qui ont connu la même histoire que moi.

Muñeca Linda : La critique du « Livre Hebdo » dit aussi que le héros « manque un peu de distance ». Qu’en penses-tu ?

Tinan : Je trouve ce point de vue assez juste et vrai car le héros c’est moi, et je sais que je manque de recul. Surtout avec ce que j’ai vécu lors du premier voyage, comme nous le disions tout à l’heure, j’avais en effet tendance à idéaliser les retrouvailles. Pour moi, c’est une bonne critique, l’analyse est juste, et cela prouve que le journaliste a lu mon livre attentivement et qu’il s’est vraiment intéressé à l’histoire.

Muñeca Linda : Magnitude 7.3 va bientôt sortir, le 6 octobre prochain. Penses-tu que cela va permettre d’avancer dans la vie ?

Tinan : J’espère que cela va me faire avancer mais je ne l’ai pas écrit dans ce but. Vu que je me suis tourné le cerveau dans tous les sens par rapport à mon passé, à mes questionnements, pour approfondir toutes ces interrogations, j’ai dû fouiller très loin dans ce que je ressentais, dans mon passé, dans mes souvenirs, c’était une sorte de psychothérapie. A présent, le livre est presque sorti, mais je n’ai pas encore eu l’impression qu’il m’a fait du bien. Peut-être que dans les mois à venir, je vais commencer petit à petit à prendre du recul, et peut-être que je ressentirai les bienfaits de cette psychothérapie, mais pour le moment, je ne sais pas.

Muñeca Linda : Pour quand est prévu ton prochain voyage à Haïti ?

Tinan : Je n’y suis allé que 3 fois, en 2002, en 2003 et en 2007. Je devais y retourner cet été mais le voyage n’a pas pu se faire. Je devais y tourner un reportage sur l’adoption mais il y a eu quelques problèmes dans l’organisation, notamment au niveau de la chaine de télévision et des autorisations nécessaires pour pouvoir tourner dans les orphelinats à Haïti. Quoiqu’il en soit, j’ai l’intention d’y retourner en 2011 ou 2012, que cela soit par mes propres moyens ou pour un tournage.

Muñeca Linda : Ce livre est un peu un hommage à ta famille biologique ? C’est toi qui a cherché à retrouver ceux que tu avais laissé là-bas, et cela doit être un honneur pour eux, non ?

Tinan : Un honneur, je ne sais pas, car je ne dis pas que du bien sur eux, mais c’est un vrai hommage, ce sont les premiers concernés. Cette question est un peu délicate parce que ma famille ne représente pas le lecteur « type » pour cet ouvrage. Même s’il est vrai que ce livre est important pour eux car ils sont touchés par ce que j’ai vécu, et cela va leur permettre de me comprendre davantage, de connaitre un peu mieux comment j’ai ressenti les choses.  Mais avant tout, je souhaite toucher les personnes qui n’ont aucun lien avec moi, qui se reconnaitront dans leurs histoires personnelles. C’est un livre sur l’adoption certes mais les sujets qui y sont abordés, les questions et les réflexions vont bien au-delà de l’adoption. On peut très facilement faire le lien entre ce que j’explique et des expériences personnelles qu’on a eues.

Muñeca Linda : Chaque lecteur pourra se retrouver dans le fait d’avoir quitté un pays, d’avoir deux cultures différentes, c’est ça l’idée ?

Tinan : Exactement. Le pluriculturalisme est un sujet qui concerne beaucoup de personnes, même celles qui n’ont connu qu’un pays mais qui ne s’y sentent pas à leur place.

 

Retrouvez plus d’informations sur Tinan Leroy sur son site www.tinan.fr.

2 commentaires

  1. Anonyme a dit :

    Libraire, je le recommande vivement à mes clients. Une histoire émouvante, touchante sur l’adoption. Ce récit m’a bouleversée , même quelques jours après l’avoir finit .

    Sarah

  2. Al a dit :

    Profondément touché par la disparition de l’auteur de Magnitude 7.3, j’espère pouvoir lire son livre un jour. En effet, je savais qu’il l’avait écrit mais je craignais trop de tomber dans l’intime et le pathos. Sa disparition tragique m’a comme rapproché de lui.
    RIP Tinan

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