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jan
22
2014

Quand renaissance rime avec tango

Le tanguero Miguel Gabis nous a fait découvrir le weekend dernier sa dernière création chorégraphiée autour de la vie du sculpteur Shelomo Selinger : « Un tango pour Shelomo ». Dans cette œuvre, il évoque l’abominable épisode de la Shoah, période qu’il avait pour projet de mettre sur scène depuis longtemps. Le spectacle retrace, en 3 mouvements, les 3 périodes clés de la vie de l’artiste : La terrible Shoah – Le réveil de l’homme, Rencontre avec l’amour – Reconstruction de l’être et La création artistique – un chant à la vie – un chant à l’amour – un chant à l’humanité.

Sur scène évoluent 6 danseurs, 3 musiciens et une chanteuse, le tout sur fond d’Astor Piazzola et d’Osvaldo Pugliese, compositeurs fétiches du metteur en scène. Les danseurs sont tous très doués et sont d’immenses passionnés de tango. Il s’agit d’Ina Anastazya, Véronique Dupont, Imed Chemam, Pascal Le Bellac et de Miguel Gabis lui-même avec sa partenaire de danse Charlotte Hess.

Miguel Gabis est un tanguero au cœur pur. Ce qu’il n’aime pas dans le tango ce sont les attitudes parfois sans humilité et remplies de mensonges. La pureté du tango ne tiendrait que grâce à la sincérité de sa musique et de ses danseurs. L’avenir du tango est là : dans les personnes et dans le sentiment, la sincérité du couple qui le danse, en toute simplicité, avec son cœur et son âme. Miguel connait le tango depuis qu’il est petit. Déjà à la maison, à Buenos Aires, sa mère en écoutait à la radio. Il a découvert la danse un jour où sa mère l’amena à une représentation, mais petit, il préférait quand même le rock argentin. C’est à l’âge de 17 ans qu’il commença vraiment à danser. Sa carrière artistique démarre par la danse contemporaine, mais très vite il se tournera vers le tango argentin. Dans cet art, il peut s’épanouir pleinement car il arrive à s’exprimer à travers le théâtre, la musique et la chorégraphie.

Miguel Gabis a commencé à enseigner le tango en 1995 et il s’est installé à Paris en 1997. Il créé en 2000 l’association Mordida de Tango avec Charlotte Hess, où ils enseignent. Cette école située dans le 18ème est devenue une véritable institution ! En plus d’être professeur, Miguel Gabis est danseur et chorégraphe. Il a participé à plus d’une trentaine de spectacles. Friand de l’innovation dans le tango, qu’il soit mis en musique par Pugliese ou Piazzolla ou qu’il soit dansé par des artistes tels que Gustavo Naveira, Pablo Veron ou encore Geraldine Rojas, Miguel reste avant tout attaché aux vraies valeurs du tango : le couple et sa sincérité. L’avenir du tango se trouve d’après lui dans ces ingrédients-là.

Qui est Shelomo Selinger et comment a-t-il inspiré ce nouveau spectacle « Un Tango Pour Shelomo » ?

Shelomo Selinger est né en Pologne en 1928 au sein d’une famille juive. Il a exercé son métier de sculpteur et dessinateur avec l’objectif de transmettre la mémoire de la Shoah. Car Shelomo Selinger est un survivant. En 1942, Shelomo a 14 ans. Il est déporté en Allemagne avec sa famille. Shelomo va alors connaitre neuf camps successifs, desquels il survivra, alors que son père, sa mère et sa sœur y mourront assassinés par les nazis. Il survivra également à deux marches de la mort. Il fut sauvé de la dernière par un médecin militaire soviétique. Néanmoins, il en gardera de grosses séquelles et perdra complètement la mémoire pendant 7 ans. La carrière artistique du jeune homme débute d’ailleurs lorsqu’il commence à récupérer quelques souvenirs…

Après avoir vécu en Israël pendant 10 ans, Shelomo et sa femme s’installent à Paris en 1956, où il va s’inscrire aux Beaux-Arts. Pour ses premiers travaux de sculpture, l’artiste privilégia le granit, car il est trop pauvre pour acheter des blocs de pierre. Le granit deviendra alors son matériau de prédilection, d’autant plus qu’il capte magnifiquement bien la lumière. Il apprit aux côtés de Marcel Gimond et du roumain Constantin Brâncuși. Ses œuvres ont pour thème les atrocités de la Shoah, ses déportés, leur souffrance mais aussi la reconstruction de l’être.

Il a en tout sculpté plus de 800 créations, avec 48 sculptures exposées en plein air. Les danseurs de la Défense ne le savent peutêtre pas, mais une des fameuses œuvres de Shelomo Selinger est exposée dans le quartier d’affaires, au niveau de la place des Reflets. Cette œuvre s’appelle « La Danse » et se compose d’un ensemble de 35 jardinières sculptées en 1982 et qui s’étendent sur l’esplanade sur 3 600 m².

L’artiste a remporté plusieurs prix et médailles au cours de sa carrière, et il a été fait Officier de la Légion d’Honneur par la ville de Paris en 2005.

Le spectacle « Un tango pour Shelomo » est incroyablement réussi. Les danseurs évoluent à travers la vie de Shelomo Selinger avec beaucoup de sincérité, de respect et d’admiration pour le sculpteur. C’est la gorge serrée que le spectateur vit tout d’abord l’enfer de la Shoah. Nous ressentons la fébrilité des danseurs, leur jeu est poignant, ce sont des personnages enchaînes dans leurs sentiments, des victimes. Par la suite, l’amour et la passion réaniment leurs vies, ils s’enrichissent de l’énergie de leur partenaire, ils se soutiennent, ils se battent, ils arrivent à respirer ensemble et à grandir. Cette renaissance se fait avec l’arrivée du tango dans le spectacle, belle métaphore ! La musique et les tenues des danseurs nous aident à nous repérer dans le temps. La chanteuse interprète d’ailleurs « Les Amants de Saint Jean », nous nous situons donc à l’aube des années 50, après la guerre. Le tango arrive à réanimer ces danseurs esseulés et détruits de la même façon que Shelomo Selinger a rencontré l’amour pour une femme et pour l’art après avoir cotôyé la mort de très près…

Les dernières danses se font plus légères, plus joyeuses, comme si un passé difficile arrivait à s’exprimer pour une cause positive. On survole les années du blues, on écoute du Libertango, des sons électroniques qui nous amènent à notre époque actuelle. En se libérant, les danseurs réalisent de belles performances, tout comme le sculpteur a orienté ses œuvres pour le souvenir de ce qui est arrivé aux juifs.

Le spectacle créé par Miguel Gabis est rempli de sensibilité et d’émotion. Il est un énorme message d’amour et une belle leçon de vie. Nous comprenons tout le courage dont le sculpteur a dû faire preuve pour survivre à tout ça et pour arriver enfin à une vie sereine :  il a donné un sens à sa vie. C’est à la fois bouleversant, vivifiant, une bonne claque pour le spectateur. Bravo !

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